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Promenade dans les cours et jardins du Château de Fontainebleau L'Etang aux carpes
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début de l'article

Veüe et perspective de la Cour des fontaines et de la Gallerie d'Ulysse à Fontainebleau avec le jardin de l'étang, gravure XVIIème s. (Collection bibliothèque de Fontainebleau). |
Louis XIV reçut dans ce pavillon des ambassadeurs et des messagers hors de toute indiscrétion, puisqu'on n'y arrivait que par eau. On empruntait d'ordinaire des embarcations amenées de Versailles.
Ce pavillon, enveloppé d'un certain mystère, a toujours suscité la curiosité. La rumeur publique y plaça des complots, des conseils secrets auxquels auraient participé Richelieu et Mazarin eux-mêmes. Rien dans les archives ne permet de l'affirmer, mais par contre il est bien sûr que Louis XIV y rencontra plus d'une dame, et même à l'occasion chambrières et paysannes.
L'étang était un lieu choisi de distraction. Les poètes chantaient sa beauté et célébraient ses carpes. On se promenait longuement sur ses bords, de l'allée royale à la chaussée de l'étang en passant par l'allée solitaire. On y naviguait autant que sur le canal et cela faisait partie des plaisirs offerts aux visiteurs de marque. Il y avait une foule d'embarcations. On y vit même en 1681 une fille de Québec hébergée par Madame de La Motte , qui avait fait confectionner un étrange canot à la mode de son pays, fait de deux peaux de cerf et de cercles de tonneau et qu'elle conduisait à l'aide d'un seul aviron. Après avoir pagayé sur le canal avec une vitesse et une adresse surprenante devant toute la Cour , on la retrouva peu après sur l'étang où elle mena elle-mesme le mesme bateau devant Madame de Montespan qui estoit dans l'allée Solitaire et, après avoir vogué quelque temps, elle se déshabilla et fit voir quelle étoit aussy bonne nageuse que battelière (De Fer, 1699).
Mais aussi l'on y péchait. En dehors des pêches utilitaires , le divertissement le plus prisé à la Cour était la pêche au cormoran dans laquelle des cormorans dressés plongeaient pour ramener à leur gouverneur un poisson qu'ils ne pouvaient avaler car on avait enserré leur cou d'un collier. Quand nous parlerons des carpes, nous donnerons quelques détails sur cette pêche qui enchantait déjà le futur Louis XIII encore enfant. Louis XIV, âgé et ne pouvant plus chasser, s'y distrayait encore.
De Louis XV à la Révolution
Ces jeux et ces ris se poursuivirent sous Louis XV qui avait remis en honneurs les séjours à Fontainebleau, un peu délaissé à la fin du règne de Louis XIV ; il s'y trouva très souvent dès l'enfance et il s'y maria.
En 17l 7, le jeune roi, alors âgé de sept ans, y reçut la visite du tsar Pierre le Grand. Le tsar offrit du caviar au petit roi... qui le recracha avec horreur !
Pierre ne s'attarda pas à Fontainebleau. Toutefois il lui prit fantaisie, avant de partir, de dîner avec ses gens dans le pavillon de l'île. Ils y firent bombance au point d'en éprouver quelques dérangements qui laissèrent des traces dans le carrosse du retour ; car, dit Saint-Simon, il parut dans ce carrosse qu'ils avaient largement bu et mangé.
Les feux d'artifice faisaient partie des plaisirs de l'étang. Il s'en donna de tout temps, de Henri IV à Napoléon III. Il y en eut un resté fameux, en 1728, sous Louis XV. On sait que ce roi détruisit et rebâtit beaucoup à Fontainebleau, pas toujours de la façon la plus heureuse. La construction de la nouvelle aile, dite aile Louis XV, et surtout celle du Gros Pavillon de Gabriel à l'angle de la cour de la Fontaine , entraînèrent quelques rectifications à cette partie du rivage. Madame Du Barry fit restaurer le pavillon de l'île par l'architecte Gabriel, pour son usage personnel semble-t-il.
Les choses restèrent en l'état sous le règne de Louis XVI, qui séjourna moins ici que ses prédécesseurs. Il y fit des travaux mais ne toucha à rien concernant l'étang. Le pavillon se dégrada.
On connaît les malheurs endurés par le château sous la Révolution. L'étang ne fut pas oublié : ses jolis bateaux furent dépouillés de leurs meubles et ornements, et vendus aux enchères. On fit aussi une grande vente des carpes et divers poissons : la vente dura neuf jours ! Nous reparlerons de ces ventes massives de poissons, qui avaient lieu tous les trois ou quatre ans sous la royauté.
Cependant le château, sauvé de justesse de la démolition, n'était pas pour autant maintenu en état. Le jardin Anglais devenait une jungle, l'étang retournait peu à peu au cloaque et n'avait plus qu'une petite partie en eau.

Fontainebleau. Bateau du Prince Impérial sur l'Etang et Pavillon de l'Empereur. |
De Napoléon 1er à Napoléon III
Là-dessus vint Bonaparte, qui se prit d'affection pour ce château dévasté. C'est une ruine , disait-il, mais une ruine dont on pourra faire quelque chose . En attendant, il y installa dès 1803 une école militaire, transférée en 1808 à Saint-Cyr. L'étang, ou ce qui en restait, devait servir de bassin de natation aux cadets...
Entre autres travaux, Napoléon fit refaire à l'anglaise le jardin longeant l'étang par son architecte Hurtault, qui refit une beauté à l'étang et à son petit pavillon à demi ruiné, d'où le nom de pavillon de l'Empereur qu'on lui donne encore. L'intérieur fut décoré d'oiseaux, de guirlandes de fruits et de fleurs, le tout encadré de baguettes et filets d'or.
On revit flotter des bateaux sur l'étang, en particulier un joli petit yacht offert à l'empereur par la ville de Nantes en 1808. Ce navire, débarqué à Valvins, fut chargé à grand renfort de cabestans sur une sorte d'énorme traîneau. Soixante chevaux remorquèrent ce monstre à travers la ville, à très petite allure et non sans qu'on ait dû démolir au passage quelques maisons gênantes. Quarante hommes étaient constamment occupés à jeter de l'eau sur les patins de ce mastodonte à cause des étincelles et flammèches provoquées par le frottement sur le pavé. Tous les habitants riverains avaient reçu l'ordre de tenir leurs puits ouverts et accessibles. Une foule nombreuse accompagnait ce convoi exceptionnel dans un grand arroi de jurons et claquements de fouets.
Enfin, à l'arrivée place du Ferrare, devant la cour du Cheval Blanc, on respira un peu : on touchait au but, et l'avenue de Nemours était large et droite. A l'Obélisque, on démolit le mur du parc pour faire entrer le traîneau, qui traversa la prairie du futur jardin Anglais, laquelle en fut toute défoncée, avant d'arriver enfin sur la rive de l'étang où on le fit glisser. Là-dessus on lui remit ses glaces et on le réemballa pour lui garder sa fraîcheur dit un témoin oculaire.
Le beau navire ne servit que très peu. Un fois, en 1810, la Cour s'installa dans cette merveille ornée d'une Minerve en figure de proue et que menaient vingt marins de la Garde en brillant uniforme. On gagna le pavillon de l'île où l'on prit collation au son de la musique, les odeurs de plâtre et de peinture offusquaient l'odorat de ces dames.
Peu après, l'empereur fit cadeau du yacht à sa sour Pauline qui selon notre auteur le menuisier-poète Alexis Durand, l'emmena en Italie. L'histoire ne dit pas comment se fit ce nouveau transfert !
Après la chute du Premier Empire, l'étang retourna à son demi-sommeil, bien dépouillé de ses carpes encore une fois. Les révolutionnaires les avaient mangées parce qu'elles étaient royalistes ; les troupes étrangères d'invasion les mangèrent parce qu'elles étaient bonapartistes.
La Restauration travailla peu au château ; mais on repeupla l'étang.
Louis-Philippe fit mille restaurations dans tous les aîtres du palais, avec un bonheur inégal. L'étang retrouva quelque faste bourgeois. Le roi-citoyen fit restaurer le pavillon de l'île et les décorations en furent rafraîchies.
Sous le Second Empire, l'étang reconquit toutes les faveurs d'une Cour brillante et animée. On lui fit toilette. Sa vieille ceinture de pierre fut refaite, mais en reportant les berges quelque peu en avant, en les rabaissant presque au ras de l'eau et en donnant aux berges une pente gazonnée. On lui fit aussi marquer un peu de retrait sur les bâtiments. En bref, il prit à peu près l'aspect que nous lui connaissons aujourd'hui.

Vue générale du château de Fontainebleau au début du XIXème siècle, d'après une lithographie. |
L'étang était fort fréquenté. On y donna plusieurs feux d'artifice, on s'y promenait souvent en barque et il y avait sur l'eau une vraie flottille. Les anciens de notre région se souviennent de la jolie petite frégate du Prince Impérial, qui fut longtemps exposée dans la galerie des Cerfs. Une carte postale la représente flottant sur l'étang au cours d'une de ses rares sorties. On y vit même en 1867 une somptueuse barque offerte par le roi de Siam, et, en 1868, un véritable bateau à vapeur qui fumait parmi les voiliers.
Dès 1863, on y trouvait une gondole conduite par un Vénitien en costume national et un caïque de Thérapia conduit par un jeune caïdji en costume grec. On attendait une jonque chinoise.
C'est sur cet étang que Napoléon III connût certaine mésaventure. En juin 1866, dès cinq heures et demie du matin, l'empereur s'en alla promener seul dans le jardin Anglais. Longeant l'étang, il y avisa une périssoire et l'envie lui vint d'y monter. Tout alla bien d'abord, grand calme, personne aux alentours. Mais un mouvement trop brusque fit chavirer l'embarcation et l'empereur chut dans l'eau. Il n'y avait pas grand risque, car il nageait fort bien, mais ses mouvements soulevèrent une vase si nauséabonde qu'il s'en trouva presque asphyxié.
Couvert de cette boue malodorante, il se hâta d'aller prendre un autre bain, purificateur cette fois, et donna aussitôt l'ordre de curer l'étang ; ce qui fut fait dès le départ de la Cour , les poissons étant mis en pension dans le bassin du Tibre. On en tira des tonnes de vase séculaire. Il faut dire aussi que, jusqu'à 1849, l 'étang recevait les eaux usées de la ville...
Depuis, la République n'apporta à l'étang que l'entretien normal, sans en modifier le tracé. On le vida plusieurs fois durant le XIXème siècle, avec de grosses ventes de poissons (la pêche de 1888 rapporta quatre mille kilos de carpes, et encore neuf cents grosses carpes furent-elles conservées et rendues à l'étang !).
Cette belle pièce d'eau attire toujours les visiteurs et l'on jette toujours du pain aux carpes. Il y eut naguère des gagne petit qui vendaient aux touristes du pain tout découpé. Mais les malheureuses souffrent de la concurrence déloyale des oiseaux d'eau de plus en plus nombreux sur l'étang. La tradition récemment reprise des promenades en barque à la belle saison connaît le succès, mais perturbe un peu la gent canardière et poissonnière.
Les vieux habitués des jardins savent que l'étang est toujours abondamment photographié chaque jour. Combien de cartes postales les reproduisent ! Il fut aussi un joli cadre pour de nombreuses séquences filmées. Il y a quelques années, il inspira le décor de fond pour le Lac des Cygnes remonté à l'opéra sur une nouvelle chorégraphie de Nouréev. Parmi les plus notables occupants du Pavillon de l'Etang en ce siècle, citons Gabriele d'Annunzio qui s'y retira pour y écrire un ballet, avec la bénédiction du Conservateur Georges d'Esparbès.
Pauvres carpes ! On me reprochera d'en avoir trop peu parlé. C'est qu'il y a tant à dire sur elles que cet article en eût été trop gonflé. Aussi allons-nous leur consacrer une chronique spéciale, car elles en valent la peine et les anecdotes curieuses et pittoresques ne manquent pas. Les oiseaux méritent aussi intérêt, du héron au canard mandarin ; nous leur ferons place.
Henri FROMENT
Article extrait de Notre Département La-Seine-et-Marne n°30
Texte : Henri FROMENT
Couverture huile de André PLANSON, La Ferté-sous-Jouarre : Les Majorettes de la Ferté, 1975 |
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