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Sur les chemins de France La vallée du Petit Morin
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Si tu as fait le tour du monde, si tu as les yeux las des Niagaras, des mers de Chine, des forêts vierges, des Himalayas, des fjords et de toutes les merveilles imaginables, reviens chez nous, ô touriste ! et prend le train pour La Ferté-sous-Jouarre.
Là, un humble chemin de fer « d'intérêt local » te conduira bien doucement, sans souci de faire de la vitesse, de bourgade en village, le long d'un ruisseau modeste qui s'appelle : le Petit Morin.
Parmi tous les ruisseaux de ma connaissance, je n'en sais pas qui reflète plus joliment le ciel de France ; de cette France, il est vrai, qui est la plus intime, la plus racée, et qu'on appelle encore : l'Ile-de-France.
Tu n'y trouveras pas ce que l'on cherche souvent dans les guides : le rocher apocalyptique, la gorge impressionnante, ou bien des vestiges d'un camp romain avec « panorama admirable». Pas de costumes extraordinaires. Pas de « curieuses coutumes locales ». Mais des villages tout simples, entourés de leurs hameaux et de leurs fermes, encadrés de leurs fidèles pommiers ; mais si bien groupés, ces villages, avec des maisons si bien proportionnées, que nulle part tu n'en vis de plus harmonieux.
O, la charmante et si française petite vallée ! Une noblesse de lignes malgré cela, à faire croire que Le Nôtre est venu faire son apprentissage ici, dans le berceau du goût français.
Si tu veux bien goûter le charme de ce pays, prends le chemin qui suit la crête de Jouarre à Montmirail, tu les verras tous s'échelonner, ces villages, à droite et à gauche de la route départementale, souvent précédés des tilleuls taillés en quinconces qui forment la haie, correctement, comme de vieux serviteurs de l'Ancien Régime, pour souhaiter la bienvenue au voyageur.
Et surtout, tu te sentiras chez toi ; même si tu es de Pithiviers ou de Carpentras, tu sentiras que tu as deux provinces : la tienne et celle-ci qui est la mère de toutes les provinces.
Car, il y aura toujours des provinces ! On n'est pas de son département, on est de sa province. Loir-et-Cher, Tarn-et-Garonne, ça ne veut rien dire. On ne vient pas au monde en Saône-et-Loire. On naît Limousin ou Bourguignon.
Or, le gracieux ruisseau a beau traverser le département de Seine-et-Marne, il sera toujours un pur joyau au collier de l'Ile-de-France.
Prends, comme je te l'ai dit, le chemin qui suit la crête.
Tu entendras le poème de la vallée monter vers toi, avec ses rumeurs paisibles, ses bruits familiers : la cloche du tortillard, le ronron saccadé du moulin, la flûte du crapaud et la trompette du boulanger qui arrête sa carriole devant le perron du percepteur, ou la porte peinte en bleu du charron.
A chaque méandre des coteaux, tu entendras une nouvelle strophe du poème ; et, le soir à l'heure où le pré, tout en bas, comme un lac de lait sous la première étoile, tu sentiras monter vers toi, plus grisant que tous les parfums d'Asie, que tous les mimosas de la Côte d'Azur, l'odeur de la menthe sauvage des fontaines.
Depuis deux ans quelques petites croix sont plantées dans l'herbe. On s'est battu par là, avec les hussards de la Mort en 1914.
Je suis passé devant l'une de ces croix solitaires au bord d'un champ. Une paysanne de Bitibout, le hameau voisin, venait apporter des fleurs au pauvre mort.
C'était un anglais.
Sur la croix de bois il y avait, écrits à la main, ces mots riches de mélancolie : An unknown soldier
(Un soldat inconnu)
La Brie champenoise
Il y a des pays pour touristes. La Bretagne vient en tête (je parle des Pays de France). Puis la Normandie, la Provence, l'Auvergne, ont leurs partisans ; la Savoie, les Pyrénées aussi.
On va « à la mer » ou « à la montagne ».
Quand on vous demande : « Où allez-vous cet été ? » (car le touriste néglige trop souvent le printemps, c'est-à-dire l'époque où la France est surtout charmante) vous répondez : « A Biarritz », ou : « A Chamonix » enfin aux endroits consacrés, à juste raison parfois mais aussi « parce qu'on y va ». Personne ne répond par exemple : « Je vais à Provins », cette ville aussi ignorée des Européens (j'excepte les voyageurs de commerce), cette Provins-la-Morte, cette Bruges française, ancien Nijni-Novgorod de la Brie , aussi abandonnée au milieu de ses céréales que Tombouctou dans ses sables...
Mais, avant d'arriver à Provins qui sera certainement visitée un jour, il y a les plaines de la Brie qui ne le seront peut-être jamais.
Dans un touriste, il y a souvent trois hommes : un archéologue, un peintre, un poète. Quel archéologue découvrira Provins ? Quel autre Van Gogh, ce peintre de la terre découvrira la Brie ? Quel poète... mais le poète, la Brie le possède déjà : c'est Hégésippe Moreau, qui découvrit la Voulzie.
Certes elle est moins aimable que les autres régions de l'Ile-de-France, cette plaine où le cultivateur est devenu un « ouvrier agricole », cette Brie que l'on pourrait comparer si l'on personnifiait les provinces, à une paysanne qui ressemblerait, a Cérès avec des hanches souples et pleines, de superbes épaules brunes, mais aux traits durs, frustes, presque hostiles comme les murs de ses fermes trapues, véritables châteaux-forts, avec des tourelles, des murs d'enceinte, des fossés remplis de bourbes vertes ; châteaux-forts de ce beau royaume du blé où fleurit à perte de vue la fleur du pain...
Paysanne aux beaux traits austères, mais au cour sec, comme ses ruisseaux taris, ou plutôt desséchés et devenus des chemins creux..
C'est même déconcertant comme un mirage, de voir sinuer par les plaines en longue théorie le long de ces ruisseaux taris, de hauts peupliers que la brise fait chanter comme des fontaines et qui appellent l'idée de fraîches rivières...
Et puis, ces vastitudes qui paraissent un peu mornes l'été, sont tout à fait charmantes au printemps, quand les blés sont jeunes et verts.
Tout le pays n'est plus alors qu'une merveilleuse prairie, une mer de hautes herbes lustrées et que bariolent mille et mille boutons d'or...
Et l'on entre dans cette prairie qui couvre un département par les chemins enchantés du mois de mai ; des chemins feutrés de gazons verts, aux ornières ourlées de mousses. Partout, de ferme en ferme, de village en hameau, partout il y en a de ces « chemins verts » qui tournent par la plaine, autour des céréales.
Et de vieilles allées de poiriers en fleurs, de pommiers en fleurs.
Chemins tout fleuris, qui conduisent au même village désert, figé dans un silence tranquille coupé par le bruit d'un seau qu'une femme remonte de la citerne...
Villages qui ont l'air de dormir au bon soleil, et dont on voit l'église par-dessus les jardins avec un clocher toujours le même, qui reparaît aux mêmes courbes du chemin, l'antique petit clocher de l'Ile-de-France ou il est venu au monde il y a près de mille ans, posé sur les vieilles pierres grises comme un missel entrouvert...
Georges DELAW
Dessins de l'auteur (1920)
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Article extrait de Notre Département La-Seine-et-Marne n°9
Couverture : Crécy-en-Brie, le beffroi de Zett Michell |
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