L'usage de manger des crêpes ; principalement le Mardi-gras , parfois le dimanche de carême, revêt depuis fort longtemps un aspect rituel souligné par maints auteurs, tels Leproux, Lallemand, Van Gennep et Roy. Chaque fête solennelle de l'année, écrivait ce dernier, se distinguait par l'apparition sur la table villageoise d'un met particulier destiné à la rappeler.
Sauf quelques rares exceptions, la confection des crêpes concerne le cycle de carnaval - carême, c'est à dire les premiers temps de l'année nouvelle.
Quoiqu'on en pense, précise Van Gennep, la fabrication obligatoire de crêpes au Mardi-gras n'est pas affirmée partout en France comme coutume essentielle, mais seulement dans une aire délimitée. En effet, cette zone concerne strictement la France du Nord, de la Bretagne aux Ardennes , en passant par le Berry et la Bourgogne du nord . Au delà de cette zone, l'usage culinaire, pour la même période, est remplacée par la fabrication des bugnes ou beignets.
Une troisième zone, dite négative, et concernant l' Auvergne , la Provence et le Roussillon, ignore les deux coutumes.
Le nom de la crêpe vient de l'ancien français cresp , que les étymologistes rattachent ordinairement au latin crespus , frisé (d'où crépu) et qui concerne encore un tissu. Il est tout de même intéressant de remarquer l'allemand krapfen , désignant un beignet, un chausson, et, peut-être, l'anglais crape , même sens, s'il ne vient pas lui-même des anciennes formes françaises, telle que crespet , beignet, vers 1260 - d'où ultérieurement crespéou en Dauphiné pour désigner une omelette. En Angleterre, de nos jours, on utilise plus fréquemment le terme de pancake .
Le nom des crêpes est encore désigné sous d'autres appellations, telles que crozet en diverses régions, chiâladses , vautes ou tantimolles en Champagne, sanciaux en Berry et Bourbonnais.
Dans toutes les régions mentionnées, on considère que manger des crêpes porte bonheur, assure la prospérité, procure de l'argent pendant l'année . On y insiste toujours sur la nécessité d'en manger beaucoup.
Un texte de Desgranges en 1817 est significatif : Ce qu'on n'oubliait pas dans les campagnes, c'était de faire des crêpes. Les fermiers ne pouvaient se dispenser d'en faire pour leurs domestiques, au moins le Dimanche et le Mardi-Gras et il eût fallu qu'une famille fût bien pauvre pour ne pas en manger le Mardi-Gras, puisque, disaient encore quelques vieilles femme, c'est notre religion.
En d'autres provinces, la consommation des crêpes est de rigueur à la Chandeleur , surtout et notamment dans toute l'Ile-de-France ; en Périgord, c'est lors de la rentrée des foins, des moissons et des fêtes patronales. En Brie champenoise , la première crêpe est donnée aux poules afin qu'elles pondent bien dans l'année. Un dicton de Seine-et-Oise affirmait encore, vers 1937 :
Si tu veux avoir des dindons,
Mange des crêpes aux Brandons.
Au début du XIXe siècle, en Poitou, les petits bouviers allaient avec les bergères accrocher une crêpe au haut d'un arbre élevé, à la branche duquel ils attachaient des bouquets de bruyères et de lauriers, puis ils dansaient autour de l'arbre. Il s'agissait de s'attirer les faveurs d'une pie avertisseuse de l'arrivée du loup.
En Angoumois, il fallait, le Mardi-Gras, donner des crêpes aux poules pour avoir bonne ponte et bonnes couvées. Dans la même région, on frappait parfois les noyers avec une crêpe pour provoquer la future abondance de l'arbre. En Berry , région du Boichault et de la Brenne , on conserve encore, toute l'année, la première crêpe au dessus de l'armoire comme porte-bonheur et préservation de la démunition.
La tradition des crêpes, liée aux premières festivités de la nouvelle année, comme la galette des rois , pourrait venir de l'antique coutume de distribution de pâtisserie aux grands jours de fêtes, telles les nieulles du Moyen Age. Ainsi, selon Chéruel (1), ces dernières étaient jetées au peuple lors de diverses cérémonies religieuses. Les variantes connues pour le XIIème siècle se localisent en niele , niuele et niule , qu'il est impossible de ne pas rapprocher, d'une part, au yul nordique, d'autre part aux formes anciennes du nom de Noël, avec neel et nielle (2).
Gérard THIEMMONGE
1. Institution, mours et coutumes de la France (1884)
2. Dictionnaire de l'ancien français , Greimas (1980)
Article extrait de Notre Département La-Seine-et-Marne n°11
Couverture Aquarelle de Serge Terzakian |