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Interview d'Yves Duteil
Maisons de disque et internet
 

 
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Yves Duteil et les maisons de disque et Internet
Pour revenir à la musique, on remarque en ce moment que beaucoup d'artistes sont en conflit avec leurs maisons de disque. Qu'en pensez-vous ? Est-ce réellement une crise du disque ? Est-ce que les choses ont changé dans les relations entre les artistes et les maisons de disque récemment ?
Je pense que ça va plus loin que ça. Je pense qu'il y a une grave crise, très profonde, dont on ne fait pas forcément l'analyse jusqu'au bout. Les relations entre les artistes et les maisons de disque ne sont qu'une partie visible d'un iceberg qui est beaucoup plus lourd, et qui pour moi montre le mépris que le système économique globalement peut avoir pour la création artistique. Pour moi, les maisons de disque se sont laissées dicter leurs lois par la distribution et par la diffusion.

Aujourd'hui il existe à peu près 300 000 titres de chansons disponibles. Les radios, globalement, diffusent à peu près une playlist de 40 titres. Ca veut dire que la vitrine est minuscule par rapport à l'offre. Les télévisions ont commencé à s'embarquer dans la production de leurs propres disques, dans des partenariats, qui font qu'elles vont de préférence plutôt diffuser les chansons avec lesquelles elles sont en partenariat, comme les radios. Tout le monde est regroupé en groupements financiers, qui incluent des radios, des télévisions, des journaux. Du coup on finit par chercher le choix artistique, et on finit par trouver le choix financier.

Mais en disant aujourd'hui que le problème vient du téléchargement, on limite complètement la question , et ça évite à tout le monde de se remettre en cause. Parce qu'au fond, ça arrange bien du monde de pouvoir vendre un maximum de disques, sur un minimum de références, ça permet de faire un marketing beaucoup moins coûteux, beaucoup moins dispersé, et puis ça évite de se poser les vraies questions. Parce que pendant ce temps-là, la télévision offre le spectacle, je dirais, d'une qualité artistique limitée à l'existent, en offrant des chansons du répertoire. Chansons dont on nous avait dit d'ailleurs, en tant que chansons françaises, y a quelques années, que la loi sur les quotas était liberticide parce qu'elle obligerait les gens à écouter ce qu'ils n'avaient pas envie d'entendre, et on les empêcheraient d'écouter ce qu'ils aimaient. Or aujourd'hui, qu'est-ce qui fait le plus d'argent ? Ce sont ces mêmes artistes français dont on nous disait que plus personne n'avait envie de les entendre au moment des quotas.

Donc y a beaucoup d'argent qui est fait aujourd'hui sur la chanson, ce qui prouve que la chanson n'est pas en cause, et que ça n'est pas une crise de la chanson. La meilleure preuve que ça n'est pas une crise de la chanson c'est qu'on télécharge à tour de bras, et que la chanson, elle, elle circule. Pourquoi elle circule par le téléchargement ? parce que si l'offre est aussi limitée, dans la vitrine officielle, pendant ce temps-là on nous offre une vitrine gratuite de centaines de milliers de titres, tous disponibles, instantanément et gratuitement, c'est difficile de condamner des gens, d'aller faire de la répression sur des gens qui, de toutes façons, n'auraient pas trouvé ce qu'ils cherchent dans le circuit normal, le circuit commercial.

Donc ils vont ailleurs, ce qu'ils téléchargent, ils ne l'auraient pas forcément acheté, mais ce qui est sûr c'est qu'ils ne l'auraient pas forcément trouvé non plus dans le circuit commercial. Donc il y a un paradoxe. Et la solution merveilleuse qu'ont trouvée les maisons de disque c'est de mettre un logiciel anti-copie sur les disques, qui finalement, pour les gens qui achètent un disque, les empêchent de l'écouter dans leur voiture, parce qu'un coup sur deux ça marche pas dans les voitures, et sur leur ordinateur. Donc qui est lésé à ce moment-là ? Les gens qui ont acheté le disque, c'est-à-dire le clients qui ont payé. Pendant que de toutes façons, ce même titre qui est « copy control » sur le disque, il est sur Internet, à la disposition de tout le monde.

Donc au fond on est dans une espèce de paradoxe qui fait qu'on ne sait pas comment expliquer aux jeunes, d'un côté que la culture ça doit être quelque chose de gratuit et d'accessible à tous, que d'autre part on a le droit de copier que ce que l'on a déjà acheté, que d'autre part, quand on achète un cd vierge on paye une taxe sur la copie privée pour alimenter la création artistique, sur les disques dur aussi. Donc comment expliquer tout ça à des jeunes qui achètent un matériel qui est fabriqué par les mêmes qui les attaquent aujourd'hui, c'est-à-dire des multinationales qui non seulement produisent des disques mais aussi le matériel qui sert à copier et à graver ? Tout cela me semble tout de même assez compliqué à expliquer clairement.

Et je comprend qu'il soit plus facile de dire tout vient du fait que les jeunes téléchargent, et que c'est interdit, et que légalement on n'a pas le droit de faire ça ; et qu'on les condamne comme ça on va créer notre propre site de téléchargement et comme ça on va ramener tout le monde au bercail, dans un domaine où ça va nous rapporter l'argent qui est en train de nous échappe. Mais les maisons de disque ne se sont pas occupées du problème bien en amont, ça fait des années et des années, que dans les contrats, les maisons de disque incluent le droit sur Internet, mais qu'en même temps elles ne font rien pour installer ce type de vente.

Justement, sur ce type de vente, sur les sites de téléchargements légaux, le prix est généralement le même que dans le commerce, la pochette en moins, et il n'y a pas d'unité dans les formats, chaque maisons de disques crée sa propre plateforme, qu'en pensez-vous ?
Je pense qu'on a fait beaucoup d'erreurs dans ce domaine. Et le prix du disque va forcément, maintenant, être dicté par Internet. C'est-à-dire que si l'on doit payer un disque plus cher dans le commerce qu'on ne peut le payer par le téléchargement - c'est vrai il y a la pochette, le camion qui doit l'emmener, tout le système derrière - mais ça veut dire que le disque est en train de mourir. C'est un peu ce qui est en train de se passer. Très probablement, à très brève échéance, plus rapidement qu'on ne le croit, parce que le téléchargement est en train de subir une évolution très rapide, je pense qu'il va falloir que les prix s'adaptent au nouveau marché de la musique. Et ce sera forcément à la baisse. Donc à mon avis la vérité dans tout ça c'est que le téléchargement doit être légal, et qu'il doit être très peu cher, qu'on doit pouvoir télécharger une chanson pour pas grand-chose.

Et si, effectivement, le prix du téléchargement baisse, ça va être plus facile pour tout le monde de télécharger des chansons, de télécharger des pochettes, ou éventuellement si on aime un artiste d'acheter le disque, parce que le disque aura toujours sa place, il aura une autre place.
Je pense qu'il faut utiliser Internet comme un système d'appel, comme un système de promotion, et puis le disque comme un aboutissement, comme on a envie de garder le film dans sa bibliothèque, le disque aussi. Je pense que ce nouvel équilibre est en train de se faire au détriment des artistes parce que, le combat que mènent les maisons de disque en attaquant les internautes, porte préjudice aux artistes. Parce que cela crée une tension entre les artistes qui ne comprennent pas bien les enjeux et qui se font agresser par le public, et les maisons de disque qui ont trouvé une solution extraordinaire, c'est d'éjecter les artistes, parce que ça coûte trop cher de faire leurs disques quand ils en vendent pas des milliers.

Or les maisons de disque ne savent plus, non plus, faire la promotion des chansons, parce qu'elles ont laissé la télévision leur imposer sa loi, et que les maisons de disque n'ont plus la main en matière de promotion. Donc quand un artiste ne vend plus assez, il ne vend plus assez parce qu'il n'est plus assez exposé. On ne va pas me faire croire, qu'Alain Chamfort, qui n'a plus de maisons de disque aujourd'hui, n'a pas assez de talent pour pouvoir vendre des disques si on les expose. C'est pas vrai. On ne me fera pas croire que les artistes, qui sont aujourd'hui dans cette situation, n'ont pas le talent qu'il faut pour toucher le public. Ca n'est pas vrai. Donc il y a un savoir faire qui s'est perdu, mais il ne s'est pas perdu au niveau des artistes, il s'est perdu au niveau des maisons de disque. Et c'est un véritable scandale aujourd'hui que des artistes de talent ne puissent plus être distribués, ne puissent plus être présent auprès du public.

Parce que, par ailleurs, on nous inonde de produits. Mais de produits qui ne sont pas représentatifs de ce que le public attend. On se faisait la réflexion ces jours-ci, que, quand on va voir un artiste, on est allé voir Véronique Sanson à l'Olympia, elle a son public. Un artiste a son public. Or aujourd'hui on voudrait que le public de la chanson, ce soit tout le public. C'est-à-dire qu'il faudrait qu'il y ait les millions de gens qui sont en train de regarder la télévision. On va leur formater un artiste avec des chansons du répertoire, c'est-à-dire aucune création, mais l'application de principes connus.
Tout cela va à l'encontre de ce qu'est la musique, qui est un espace de liberté et de création. Donc là on fait un formatage, où le public se reconnaît parce qu'il voit vivre des artistes comme ça dans une maison, pendant des jours et des jours, et ils finissent par s'attacher à eux, mais c'est pas ce qu'ils attendent de la chanson. La chanson c'est une émotion, une émotion qu'on a envie de découvrir, par laquelle on a envie d'être surpris, et qui relève de la création plus que de la reproduction. Et là, en l'occurrence, je pense que le public n'y trouve pas son compte. Même s'il est attiré, parce qu'on fait en sorte qu'il soit attiré, on lui montre un univers qui n'est pas celui de la chanson.

Je ne connais aucune profession, dans laquelle, un stage de quatre mois, peut permettre à un débutant de devenir un cador. Et c'est pourtant ce qu'on essaye de nous faire croire. Mais est-ce que c'est pour le public ? Est-ce que c'est pour les artistes ? Moi je ne crois pas, je crois que c'est essentiellement pour ceux qui en tirent des bénéfices. Et c'est bénéfices, et bien ce n'est pas au bénéfice de la chanson.
Je pense que si l'on essaye d'expliquer la chute vertigineuse du disque par le téléchargement, on voit que là, il y a une foule d'explications annexes qui montrent que l'on est encore assez loin du compte.

Interview réalisée par Claudine Alves (2005)
Voir l'interview de 2008
  
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